L’âge d’or du dungeon synth français

by Secluded Copyist

Vaste sujet qu’est celui du dungeon synth. Outre la question qui touche à son ontologie – voire à sa raison d’être – il en est une qui attise également la curiosité de ses adeptes, celle qui vise à s’intéresser à telle ou telle scène nationale en particulier. Il est monnaie courante de citer la scène américaine, de loin la plus active – quant à la qualité, c’est à la discrétion de chacun – qu’il s’agisse des projets ou des labels, qui fleurissent à un rythme très élevé depuis quelques années. On peut également avoir quelques mots pour la scène russe, dont le seul canal de diffusion a longtemps été la Dungeon Lore Foundation, sorte de netlabel dont la page BandCamp regorge de pépites méconnues. Parmi ces nations connues et reconnues se trouve la France, qui n’a pas à rougir de son vivier, loin s’en faut, mais dont la période dorée semble aujourd’hui révolue. Il sera aujourd’hui question de l’époque faste de la scène dungeon synth française, qui brilla particulièrement par son effervescence entre 2016 et 2018.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est de bon ton de rappeler quelques détails d’ordre chronologique. Le dungeon synth en tant que genre musical – du moins pour ceux qui le considèrent en tant que tel – est né dans les années 90 et entretient un lien de parenté direct avec le black metal. Cependant, la dénomination de « dungeon synth » n’apparaît qu’en 2011 et correspond à quelques années près à l’apparition d’un courant revival, dont la naissance n’est pas sans lien avec l’émergence des réseaux sociaux. Il est important de replacer les choses dans leur contexte. Fin 2016, à l’initiative du netlabel Katabaz Records, un groupe Facebook censé promouvoir le dungeon synth et les « musiques médiévales fantastiques » est créé. Petit à petit, le dungeon synth se répand parmi les artistes et les adeptes français et francophones touchés par son côté passéiste et dépaysant. Toutefois, il convient de rappeler que la scène française n’a pas attendu la seconde moitié des années 2010 pour émerger de l’ombre.

Sans doute le projet français le plus connu au sein de la communauté dungeon synth, Erang sortit son premier album, sobrement intitulé Tome I, au printemps 2012, dans une démarche qui n’est pas sans rappeler les considérations florales de la reverdie. Un peu plus tard naîtra Arathgoth, actif depuis 2013 et qui évoluera par la suite au sein d’un style un peu plus folk. Toujours en 2013, on assiste à la naissance d’ElixiR, projet de grande qualité et toujours actif aujourd’hui. En remontant encore plus loin, on peut également avoir quelques mots pour Forn Draugost, projet dont il ne reste aujourd’hui que quelques archives ici et là, et dont la démo Agarwaen – qui évoque plus le dark ambient que le dungeon synth – a marqué tous ceux qui ont posé une oreille dessus au moment de sa sortie chez Chanteloup Creations, en 2000. Toujours est-il qu’en 2016, il semble que l’alignement des planètes eut pour effet de pousser quelques artistes en manque de repères à s’essayer au dungeon synth, et l’effervescence qui en résulta n’a plus été retrouvée par la suite.

Nous commencerons par le cas de Dwalin, projet originaire du sud-ouest et dont les premières émanations – In the Misty Halls Lies a Forgotten Tale et Hidden Staircases and Endless Corridors – datent justement de fin 2016. Comme son nom l’indique lourdement, le projet s’inspire ouvertement de l’univers de Tolkien pour illustrer une musique épique et riche en cuivres, mais qui ne tombe jamais dans une grandiloquence étrangère aux velléités du dungeon synth. Dwalin est également le premier projet français à être interviewé sur Heiðnir Webzine – qui subsiste aujourd’hui dans la peau de Castellum Scriptoris – média encore balbutiant en 2016, mais qui fera du dungeon synth l’une de ses spécialités. Le cas de Dwalin est particulièrement intéressant car son parcours correspond quasi parfaitement à l’état de la scène française à l’époque, c’est-à-dire une éclosion prometteuse en 2016 pour finalement atteindre son apogée vers 2017 ou 2018. Dans son cas, le point culminant est sans doute l’album The Red Book.

Même s’il ne s’agissait pas d’une vérité générale, force était de constater, à ce moment-là, que la grande majorité des projets naissants – qu’ils fussent prometteurs ou non – étaient l’œuvre d’étudiants ou de jeunes gens dont l’emploi du temps permettait les excentricités de ce type. C’est également ce sang neuf qui a contribué à faire de l’aventure quelque chose de collectif. Fin 2016, la machine semblait lancée pour de bon, sous l’impulsion du fameux groupe Facebook qui rendait la diffusion et les interactions plus faciles. Outre les projets que nous avons cités jusqu’à maintenant, de nouvelles têtes viennent se joindre à la fête. Castrum Tigernum et son Chapter I: In the Beginning… en novembre 2016, même chose pour Det Svarta Landet et sa Demo, bientôt suivie de Nhervatum. Deux projets évoluant dans une veine traditionaliste assumée – du moins à ce moment-là. Le mois suivant, ElixiR sort l’un de ses plus beaux albums, Queen of the Silver Stone, et est bientôt imité par de nouvelles entités. Nous citerons ainsi Flaer et Dantefever, respectivement géniteurs de Granite et Calvolen en janvier 2017, deux sorties très prometteuses.

Petit à petit, les projets fleurissent au sein d’un terreau qui est alors sur le point de se montrer particulièrement fertile. Mais la rigueur m’oblige à ne pas me limiter aux projets musicaux. Si le dungeon synth français de l’époque a su rayonner – toutes proportions gardées – au-delà des frontières hexagonales, il le doit également aux acteurs parallèles de la scène. Nous commencerons par les labels, dont deux ont su mettre à l’honneur nos artistes à leur manière. Le premier est Wulfrune Worxxx, qui, dans sa démarche conservatiste, a évolué dans l’ombre, mais non sans donner leurs chances à nombre d’artistes débutants au format cassette. Aux antipodes se trouve l’estimable Obscure Dungeon Records, fer de lance labelique du dungeon synth à ce moment-là. Sa démarche moins claquemurée permet à de nombreux projets de l’époque de jouir d’une attention importante. L’un des grands noms de son roster est le projet bordelais Balrog, adepte d’un style plus orchestral, mais étonnamment, il n’en subsiste sur Internet que peu de traces.

Quelques structures de taille plus modeste peuvent être mentionnées. En 2018, Dragon Teeth Productions meurt naît sans réelle explication, et High Cathedral Records est fondé. Quelques artistes français y seront produits – Urrnil, Dwalin, Necrocachot et d’autres, avant que le label ne cesse son activité, à l’été 2020. Ailleurs en Europe, et outre les gros labels américains, évidemment attentifs à l’évolution des projets de qualité, qu’importe leur origine, le label ukrainien Depressive Illusions Records a produit des artistes français à la chaîne. Du côté des médias, si Heiðnir Webzine suit de près l’actualité des projets dont avons eu l’occasion de parler, il en va de même pour Scholomance Webzine, toujours disponible dès lors qu’il s’agit de partager telle ou telle nouvelle sortie de la scène française. L’effervescence de cette dernière ne peut être contée sans faire l’éloge de tous ces acteurs qui, à leur échelle et avec leurs moyens, ont su rendre la fresque encore plus consistante.

Revenons à nos considérations d’ordre chronologique. L’année 2017 est marquée par l’excitation qui a animé la fin de l’année 2016, et outre les sorties notables qui animent le début de l’année – King of Nothing, Slave to No One d’Erang, pour ne citer qu’elle – les projets commencent à travailler ensemble. Au printemps, les deux amis Dantefever et Det Svarta Landet unissent leurs forces pour mettre au monde Our Ancient Lore. Un peu plus tard, en octobre, ce sont les projets Temps de Chien et Gargoylium qui font de même. Il s’agit d’ailleurs de la toute première apparition du second nommé, dont le dungeon synth médiévalisant rencontrera beaucoup de succès à l’avenir. Une collaboration attirera particulièrement l’attention du côté des rangs d’Obscure Dungeon Records, Cradle of Civilization d’Anubis, projet éphémère formé par les artistes situés derrière Balrog et ElixiR. Cet album riche en dungeon synth dont l’inspiration est à chercher du côté de l’Égypte ancienne – on adhère, ou pas – est l’un des moments forts de l’année.

Tout ce petit monde – on peut y voir un euphémisme – se porte alors pour le mieux. Det Svarta Landet et Dantefever enchaînent les sorties, Erang et ElixiR continuent leur ascension vers le titre tout à fait honorifique de projet de poids, d’autres projets font leur apparition – Shelob ainsi que les fugaces Fantoft et Master Scarecrow, pour ne citer qu’eux – et le microcosme file lentement mais sûrement vers une année 2018 qui verra sortir de l’ombre encore plus d’artistes de qualité pour faire vivre la scène. Les premiers mois de l’année voient Gargoylium et son géniteur Stuurm parfaire leur éclosion avec la sortie de deux albums très réussis. L’arrivée du printemps fait par la suite bourgeonner les projets à n’en plus finir : Arsule et son dungeon synth enchanteur et toujours dosé, Deaf Knight et son amour de la musique médiévale, Necrocachot et son savant mélange de dungeon synth et de black metal… Sans oublier Saturne, Wyvernsnout, et plus tard Urrnil, Dame Silú de Mordomoire…

La liste commence sacrément à prendre de l’épaisseur, et il est peut-être temps de graver l’instant dans la vieille pierre de quelque château reculé. Au mois de mai point un projet collectif qui immortalisera cette très belle période de l’histoire du dungeon synth français. À l’initiative de Katabaz Records – comme souvent – une compilation rassemblant les meilleurs projets de l’hexagone verra le jour, au format numérique. Les artistes de nos régions sont ainsi invités à faire valoir leur droit de représentation avant qu’une sélection soit savamment faite pour garnir l’œuvre qui portera le sobre nom de Légendes, et dont la pochette sera du fait d’un certain David Thiérrée, dont on ne présente plus les talents. Mi-juin, la compilation voit enfin le jour, et les projets participants sont enfin révélés aux yeux de tous : quelques poids lourds déjà habitués à l’exercice (Erang, Garvalf), quelques projets au contraire très jeunes (Arsule, Dame Silú de Mordomoire), des projets folk (Saturnales, Arathgoth), orchestraux (Balrog), médiévalisants (Gargoylium, Deaf Knight) ou qui se démarquent simplement par le caractère sombre de leur univers musical (Shelob, Necrocachot, Dantefever).

Beaucoup de propositions, seuls douze élus et élues ; on rappellera à toutes fins utiles qu’Arsule et Dame Silú de Mordomoire sont les porte-étendards féminins de cette compilation. Quelques absents de marque toutefois, à commencer par Dwalin et ElixiR. Légendes a ceci d’intéressant qu’elle mêle des vétérans à de jeunes recrues, tout comme elle offre un public à tous les courants dont le dungeon synth peut se targuer. Tout juste peut-on regretter que la France n’ait jamais réellement connu de projet attiré par l’épaisseur et la délicieuse frivolité du chiptune. En somme, c’est la polymorphie de la scène française qui ressort de cette compilation très réussie. L’année 2018 aura sans doute été la plus belle pour le dungeon synth français, par son effervescence, par la productivité de ses projets et par le fourmillement ininterrompu qui vit naître nombre de projets passionnants. Ce que l’on peut appeler, non sans une bonne dose de nostalgie et d’exagération, une période dorée – dont l’apogée aura sans doute été la sortie de cette fameuse compilation.

Une question subsiste, le dungeon synth français a-t-il vraiment laissé derrière lui ses plus belles années ? À vrai dire, pas vraiment, bien qu’il s’agisse probablement d’une question de point de vue. Si les interactions entre les différents acteurs de la scène sont indéniablement moins fréquentes, il serait malvenu d’affirmer que la France ne sait plus faire de dungeon synth. Ces derniers mois, de nombreux projets ont su porter fièrement la bannière tricolore. Quelques noms peuvent ainsi être cités : les projets de Baddoar (Wydraddear, Cauldron 80, Le Gris), Descort, Noir Donjon, l’excellent album de Quiet Human, ou encore le roster complet de The Weeping Kingdom, anciennement Secret Corridor Records, sorte d’entité regroupant plusieurs projets de grande qualité, parmi lesquels Spectral Castle, Winter Pathways ou encore Ardente. On n’oubliera évidemment pas de citer Erang, qui est toujours parfaitement actif, et qui vient de sortir son audacieuse dernière création en cinq tomes, tout comme ElixiR, hermétique à l’épreuve du temps.

Au risque de pousser un peu loin le curseur du romantisme, il ressort finalement quelque chose de grisant et d’un brin épique de cette aventure collective vécue par ces acteurs de la scène dungeon synth. Loin de la conception – parfaitement acceptable au demeurant – solitaire inhérente à ce genre musical, artistes, labels et médias ont uni leurs forces pour faire de cette période de deux ans une aventure formidable au contact d’une communauté de passionnés. Si le dungeon synth – que l’on annonçait mort-né – a toujours bonne presse au sein de l’hexagone, sans doute le doit-il à des Erang, Dwalin, Obscure Dungeon Records et autres ElixiR, pour ne citer qu’eux. Autant d’acteurs qui ont contribué à donner un nom au dungeon synth français.

You may also like