Dieu, l’homme et son image

by Secluded Copyist

Toute image procède à la fois de ce qu’elle représente et de la main qui lui donne forme. Il n’est donc pas étonnant que les dieux ressemblent aux hommes. Ils ont leurs passions, leurs querelles et leurs désirs. Ils aiment, jalousent, punissent et pardonnent selon des mouvements qui ne sont jamais tout à fait étrangers à ceux qui les racontent. On en a tiré une conclusion simple : l’homme aurait fait les dieux à son image. Sans doute. Mais une image n’est pas nécessairement une invention. Le vase donne sa forme à l’eau sans la produire, comme l’œil reçoit une lumière qu’il transforme pourtant avant qu’elle ne devienne couleur. Il faut peut-être chercher Dieu dans cet intervalle, quelque part entre ce qui est donné et ce qui prend forme.

Créer ne signifie pas toujours tirer du néant. L’homme crée des langues qu’aucun homme n’a conçues, des peuples que personne n’a décidés, des symboles dont le sens finit par dépasser ceux qui les ont tracés. Ce qui naît de lui peut ainsi lui devenir étranger, puis le précéder en apparence, parfois même lui survivre. L’esprit est une étrange matrice, il produit des choses qu’il ne semble pas contenir tout à fait. Un songe peut être composé de souvenirs et néanmoins montrer un visage qui n’a jamais été vu. Une pensée peut surgir de mille pensées anciennes sans être réductible à aucune d’elles. Peut-être faut-il alors prendre au sérieux cette possibilité, que l’homme ait produit quelque chose de divin sans avoir pour autant inventé Dieu.

Mais l’homme n’a pas d’abord créé Dieu. Il a créé des dieux. Là commence une difficulté autrement plus profonde. Le tonnerre eut son maître, la mer le sien, les morts reçurent leurs souverains et les moissons leurs puissances. Chaque force devint un visage parce qu’un visage pouvait être invoqué, craint, aimé, amadoué. Le divin fut longtemps dispersé dans le monde, comme si aucune conscience ne pouvait encore tenir ensemble le ciel qui frappe, la terre qui nourrit et la nuit qui emporte les morts. Peut-être les hommes n’ont-ils pas multiplié les dieux, peut-être ont-ils divisé ce qu’ils ne savaient pas encore penser comme un tout.

Alors vint l’un. Non partout, non d’un seul coup, et certainement pas sans résistance. Quelque chose changea pourtant. Derrière les puissances apparut la puissance, derrière les noms quelque chose qui pouvait se passer de nom. Était-ce seulement l’esprit humain qui, devenu capable d’abstraction, rassemblait enfin les fragments de son propre miroir ? Ou le miroir, devenu plus vaste, reflétait-il désormais ce qu’il n’avait jusque-là pu recevoir que morceau par morceau ? La différence est moins évidente qu’il n’y paraît. Dire que l’homme a créé Dieu ne dit encore rien de ce qui, en l’homme, rendit cette création possible.

Il est écrit que Dieu fit l’homme à son image. L’inverse pourrait être vrai sans abolir la première proposition. Peut-être toute ressemblance possède-t-elle deux directions. Peut-être l’image monte-t-elle autant qu’elle descend. Entre celui qui regarde et ce qui est regardé, il reste toujours le miroir, et lorsqu’une forme apparaît à sa surface, il est difficile de savoir de quel côté elle attendait.

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