Mes souvenirs sont un peu flous. Si je parviens à dater ma découverte du dungeon synth, en l’occurrence lors de l’été 2016, j’ai un peu de mal à dire précisément quel fut le tout premier artiste à être venu chatouiller mes oreilles. Deux excellents projets se disputent la parenté de cette modeste épiphanie : Verminaard et Erang. Le premier avec son excellent album Wardens of a Light-Starved Realm, opus qui a depuis lors quasiment disparu de la surface d’Internet ; le deuxième avec Within the Land of my Imagination I Am the Only God, dont les mélodies demeurent aujourd’hui encore parmi celles pour lesquelles j’ai le plus d’affection. Comme beaucoup d’âmes curieuses biberonnées au black metal, j’avais évidemment été familiarisé par le passé aux pièces ambiantes de Burzum, aux divagations électroniques de Jim Kirkwood, et à l’atmosphère si caractéristique qui émane de la musique des Mortiis, Wongraven et autres Lord Wind. Mais quelle ne fut pas ma surprise en constatant que ce petit monde semblait s’incarner sous la bannière d’un genre musical dont je n’avais jamais entendu parler, et qui répondait au nom très évocateur de dungeon synth. La quête pouvait débuter, et elle n’est probablement prête de toucher à sa fin.
Par un concours de circonstances qui ne doit probablement rien au hasard, si toutefois je croyais à la notion de destin, l’été 2016 a été un sérieux tournant dans ma façon d’appréhender mon rapport à la musique. Après avoir brièvement exercé l’activité de rédacteur pour Metal Cunt, je me suis lancé en compagnie de deux transfuges du média susnommé pour fonder Heiðnir Webzine, une plateforme qui devait correspondre davantage à nos goûts musicaux respectifs, c’est-à-dire en incluant de plus fortes composantes black, heavy et pagan metal. Assez rapidement, je suis devenu seul maître à bord, mais sans perdre cette volonté farouche d’en faire un vecteur pertinent. Je m’étais presque donné pour mission d’aller chercher au fond des choses, d’écouter beaucoup, d’analyser beaucoup, d’écrire beaucoup. Et probablement trop pour garder un semblant de recul sur les pièces musicales que je dévorais avec un appétit pantagruélique. Toujours est-il que cette liberté de publication totale a très rapidement été contaminée par ce nouveau venu dans mon espace musical personnel, et le dungeon synth a été, avec les années, l’un des personnages principaux récurrents des centaines d’articles que j’ai eu l’occasion d’écrire en dix ans de webzinat.
Le black metal a toujours été, et restera encore probablement longtemps, mon genre musical favori. Celui vers lequel je me tourne naturellement, celui qui s’incarne le plus souvent sur les scènes que je visite, celui qui concentre le plus d’éléments séduisants lorsque je considère mon rapport à la musique. Mais le dungeon synth n’est pas bien loin, et à certains égards, il partage certains de ces critères avec le black metal : un effacement quasiment total de l’artiste au profit de sa musique, un dépaysement absolu, des sonorités brutes, ou encore un imaginaire parfois très fourni. Les raisons sont multiples et bien réelles.
De surcroît, il m’a toujours semblé naturel d’écrire sur le dungeon synth. Non pas que l’exercice soit d’une simplicité enfantine vis-à-vis du black metal, mais il faut reconnaître à ce genre musical son accessibilité et la transparence de ses grilles de lecture. Ce serait faire injure aux innombrables artistes de talent qui forment les rangs de sa communauté que de ne pas le prendre au sérieux, mais c’est ainsi. Force est de constater que le dungeon synth possède une grammaire musicale volontairement épurée. C’est également ce qui le rend touchant. Je ne compte plus les albums modestes qui m’ont profondément secoué, ou encore les titres d’une pauvreté affligeante sur le plan technique, mais dotés d’un pouvoir d’évasion absolument incomparable. C’est ainsi. Le dungeon synth a le don de mettre son auditoire dans les meilleures dispositions pour s’évader, que ce soit au son d’une nappe de clavier épouvantable et taillée à la serpe, ou d’une mélodie orchestrale qui ferait pâlir de jalousie nombre d’artistes chevronnés.
Au même titre que bon nombre de membres de la communauté dungeon synth — j’y inclus à importance égale les artistes et les suiveurs, dans la mesure où les suiveurs d’aujourd’hui sont bien souvent les artistes de demain —, il m’est nécessaire, au quotidien, d’errer ailleurs. Il serait bien peu élégant de m’étendre ici sur les raisons qui me poussent, au même titre que beaucoup, à cette volonté d’être ailleurs. Il n’en demeure pas moins véritable que le voyage et le dépaysement, qu’ils soient temporels ou spatiaux, sont permis par ce qui fait la force du dungeon synth, en partie pour les raisons que j’ai évoquées précédemment. L’appétence est donc parfaitement naturelle.
Le dungeon synth est donc apparu dans ma vie à un moment au cours duquel je commençais doucement à prendre conscience de mes genres musicaux favoris, et de ce qui me séduisait tant en eux. Sans surprise et d’assez loin, le black metal est le genre musical à propos duquel j’ai le plus écrit, la plupart du temps par le biais de l’exercice de la chronique. Le dungeon synth vient juste derrière, et je dois m’avouer plus serein lorsqu’il s’agit d’écrire à son sujet, comme s’il s’agissait systématiquement de revenir vers un vieil ami qui sait quels mots choisir, à quelle occasion, et sur le ton qui convient. Je mentirais si j’affirmais ne jamais avoir été surpris par ce que les artistes sont parfois capables de faire, mais le dungeon synth a cette faculté réconfortante qui plaît sans doute à beaucoup de monde, et ce malgré son étonnant polymorphisme. Il faut dire que depuis l’apparition de cette étiquette, au début des années 2010, tout le monde a eu le loisir d’assister à l’apparition de sous-genres plus ou moins pertinents. Mais cette richesse a surtout permis au dungeon synth de ne pas mourir dans l’œuf, et de trouver une espèce de second souffle en permanence pour se réinventer et faire couler l’encre parmi ses séides.
Rien qu’à mon échelle — et je me considère volontiers comme un gatekeeper en puissance —, je suis évidemment touché par la finesse et les talents de mélodiste d’un Fief ou d’un Descort, mais sans renier l’épaisseur des sonorités de Mystic Towers ou de Wydraddear. Je me gausse véritablement à l’écoute de Toadlickers, tout en étant parfois ému par Warduke. Je tire l’épée à l’écoute de Pendragon, je voyage loin en compagnie de Cain, et je sombre aisément dans une forme de méditation lorsque s’abat sur moi le poids des claviers de Secret of the Forest. Le dungeon synth, c’est tout ça, un formidable patchwork de musiques fantastiques qui invitent à l’évasion. Chacun aura sa définition technique, thématique ou musicale. Mais in fine, il s’en dégage une notion communautaire assez inouïe, qui voit ses acteurs partager un goût pour l’errance et les divagations musicales.
Depuis 2016 et ma première chronique de dungeon synth sur Heiðnir Webzine — l’excellent Forest d’Utred —, j’ai eu l’occasion d’en écrire plus d’une centaine sur ce média, et sur ceux qui lui ont succédé — Le Scriptorium, Le Repère des Reclus et Castellum Scriptoris. J’ai écrit des articles peu inspirés pour analyser d’excellents albums, et des articles très fouillés à propos de sorties quelconques. Je me suis probablement extasié sur des albums que je n’ai pas entièrement compris, et j’ai fait la fine bouche vis-à-vis d’autres, objectivement excellents. J’ai sans doute écrit certaines chroniques trop vite, et d’autres avec suffisamment peu d’entrain. La longue relecture qui a accompagné la constitution de ce recueil a également mis en évidence un nombre de coquilles absolument effarant. À l’heure où il faut jeter un premier regard sur le travail abattu en dix ans, je mesure l’affection que j’ai pour le chemin parcouru, et je ne changerais rien, pas même la plus pompeuse des tournures ou la plus alambiquée des comparaisons qui figurent dans les chroniques que j’ai rédigées. Et surtout, je garde une chose fondamentale à l’esprit : je n’en serais jamais arrivé à une telle somme de textes sans le concours d’artistes talentueux tels que ceux dont j’ai eu tant de plaisir à explorer la musique toutes ces années. Ces années de rédaction ont donné naissance à des moments de franche camaraderie, à des collaborations fructueuses, à des partenariats précieux, et même à une amitié très chère, qui m’a constamment poussé à explorer toujours plus loin sur le sentier de la musique.
J’ai moi-même eu l’occasion de m’essayer à la composition, pour une fortune parfois tout à fait relative — par le biais des projets Det Svarta Landet, Deaf Knight, Distant Monastery, Nestolos, Unknown Dungeoneer ou encore Fantoft —, ainsi qu’à la gestion de label — High Cathedral Records, Neon Warlord Noise et Mystical Cloister Records —, mais je dois avouer ne pas y avoir pris autant de plaisir qu’à écumer BandCamp et les groupes Facebook pour tomber sur un album offrant sa demi-heure de pur dépaysement. Je tire une grande satisfaction et beaucoup de gratitude des échanges avec les artistes, de leurs retours enjoués suite à la publication d’un article, des mots qu’ils posent sur leur processus de création, de la description parfois habitée qu’ils font des thématiques que leur musique entend illustrer. L’inspiration dont ils font preuve, autant musicale que thématique, m’impressionnera toujours.
Depuis Verminaard et Erang, nombreux sont les projets qui m’ont touché, fait voyager et fait vivre de grandes aventures depuis mon canapé, depuis mon lit, sur les chemins de terre et sous les frondaisons. Je les ai emportés avec moi à Lille, à Paris, à Bergen et ailleurs encore. Ils ont accompagné mes années d’études, mes lectures, mes rencontres, mes émerveillements et mes désillusions. Ils furent présents dans les périodes les plus lumineuses comme dans celles où l’horizon semblait se refermer. Avec le temps, certaines œuvres ont cessé d’être de simples albums pour devenir des lieux de mémoire, des refuges vers lesquels il m’arrive encore de me tourner lorsque le besoin d’errer ailleurs se fait trop pressant. Wyvernsnout aura toujours le goût de la fin de mon année norvégienne, Pale Knight celui de mes divagations parisiennes. Arsule et Saturne sentent bon l’air printanier de Varsovie. Castle of Otranto me donne envie de boire, Mausolei de pleurer. J’ai tellement écouté « Feu Follet » d’Erang que ses notes sautillantes me sont déjà apparues en rêve. Au même titre que pour le black metal, je suis bien incapable de faire la liste de mes albums de dungeon synth préférés, tant elle dépend du contexte et de mes aspirations du moment.
Il est temps pour moi de compiler tous les articles que j’ai rédigés à propos du dungeon synth, idée qui a germé dans mon esprit suite à une discussion en compagnie de l’artiste derrière le projet Erang, en 2024. Dans ce recueil se trouvent mes chroniques — ainsi que celles de mon cher ami Dantefever, dont vous venez de lire la délicieuse préface —, mes articles thématiques et les interviews que j’ai eu l’occasion de diriger. Comme pour rendre au dungeon synth tout ce qu’il a fait pour moi toutes ces années.
